Question bête : pourquoi le rap ?
J'ai passé mon adolescence en banlieue où le rap est la première culture. Son avantage, c'est qu'il permet de dire des choses très vite, sans passer par la case solfège ou cours de chant, difficilement accessible tant au niveau pratique que financier. J'ai toujours raffolé de l'écriture. Le rap est devenu un alibi, qui s'est ensuite transformé en opportunité pour “vomir” tout ça.
Ce qui frappe c'est le soin porté aux paroles. On sent le perfectionniste...
C'est mon sudoku à moi (rires). J'aime les belles tournures de phrase, j'aime allier le fond et la forme dans mes textes. S'il y a bien une chose que j'aime en France, et dieu sait qu'il y a des choses que je n'aime pas, c'est la langue. On peut trouver des belles formules avec un sens porteur, fort, presque par magie. Je veux traduire une pensée mais je veux aussi que ça sonne, il ne faut pas oublier qu'on fait de la musique.
Vous critiquez les faux gangsters du rap qui se cantonnent à un public restreint.
Mon rap est passionné : c'est la musique qui me fait vivre et respirer. Mon rap est militant : ce mouvement est né dans la lutte et je veux perpétuer ça. Mais mon rap est aussi populaire. Je veux toucher le plus de gens possible, et partager mes émotions, échanger. J'ai cette envie de faire d'abord du rap, puis d'aller au-delà.
Vous citez et samplez Malcolm X, Martin Luther King et consorts en les opposant à l'idole des banlieues Jacques Mesrine.
Comme tous les jeunes de mon âge, j'ai écouté les récits sur Mesrine : il y a quelque chose de fascinant dans sa vie. Il est devenu un cliché du rap, mais finalement, c'est un héros qui n'a jamais rien fait pour moi. Alors qu'il y a des gens, comme Malcolm X, Leopold Senghor, Martin Luther King, qui ont fait plus pour moi, ma culture, mon identité, et ces gens-là sont à mon sens plus légitimes à défendre. J'ai plus envie de dire aux jeunes de s'intéresser à ces gens. Mesrine me fascine, mais il ne me sert à rien.
Vous avez déclaré : “Affirmer l'identité de sa communauté, être fier d'être noir, ça ne veut pas dire fermer sa porte aux autres.” Vous craignez le communautarisme ?
Adolescent, j'ai voulu affirmer mon identité de manière radicale, sectaire : le monde n'en a rien à foutre de moi, je n'en ai rien à foutre des autres. C'était la mauvaise manière. Au cours de mes écritures et de mes rencontres, je me suis rendu compte qu'on s'enrichissait de nos cultures respectives. Je suis contre l'idée d'intégration : on arrive, on se moule, on est tous pareils. Croire que l'on peut intégrer les gens, c'est une utopie. C'est trop tard, le brassage est là, alors autant réfléchir au moyen de se combiner le mieux possible.
“En France je vis comme un étranger mais cette vie c'est la mienne.”
Je n'en suis pas fier, mais malheureusement je ne me sens pas français. Pourtant je vote, fais mon devoir de citoyen, essaye d'être une voix pour ma communauté, d'être un porte-voix pour les gens qui se reconnaissent en moi. Tristement, je crois que l'on est beaucoup dans ce cas-là. Et ce toujours pour les mêmes raisons... Récemment on a vu le reportage 'Dans la peau d'un Noir' avec lequel je n'ai absolument rien appris ! Tant mieux si les gens ont été choqués, mais pour moi ça arrive presque tard, ça ne m'émeut plus depuis longtemps. Le racisme au quotidien existe en 2007.
Quel regard portez-vous sur cette campagne ?
Elle m'intéresse. Mais vu d'ici, je trouve que c'est une campagne de son époque, faite de communication et de stratégie médiatique. On est submergé de sondages qui influencent plus qu'on ne le croit, gonflent artificiellement certaines personnes. Même si ça semble bête de dire ça en 2007, on voudrait voir plus de programmes, moins d'ego, plus de candidats variés. Entre les principaux candidats, la différence est minime, comme entre droite et gauche.
Cette campagne parle peu de culture...
Médiatiquement, c'est moins vendeur. Quand on leur soumet quelque chose de culturel, les gens s'y intéressent. Quand on ne leur propose pas, la démarche est difficile et la culture devient privée, réservée. Il faudrait la rendre publique. Pour ma part, je trouve que le principal problème est le chômage. Au-delà des candidats actuels, c'est un problème ancien et profond. C'est pourtant lui qui crée les inégalités, la pauvreté, les tensions sociales. Le problème, ce n'est pas les jeunes qui traînent dans un hall, il y a de l'amnésie autour du problème principal. On s'attaque aux conséquences, pas à la cause. Officiellement, tout le monde lutte contre le chômage, mais aucun des candidats principaux ne condamne ces patrons qui ferment des usines non pas pour des vraies raisons de redressement mais pour gagner encore plus d'argent. Ca fait partie de l'hypocrisie de campagne.
Comment envisagez-vous le rôle de l'artiste ?
L'artiste n'est pas, à la base, un acteur politique. Il n'est pas obligé de s'engager. Pourtant, il est souhaitable de le faire, et les origines du rap font que cette musique est née dans l'engagement et dans la lutte. Assassin disait : “Qui prétend faire du rap sans prendre position ?” J'ai pris ça au pied de la lettre. Le rap est fait pour prendre position : c'est la musique de gens qui ne sont pas représentés politiquement et médiatiquement. Moi j'ai ce pouvoir, j'ai l'occasion de parler, ma musique passe, je suis une fenêtre. Donc je ne peux pas perdre mon temps : il faut que je pointe le doigt sur ce qui ne va pas. Cet engagement est plus que nécessaire, il est intrinsèque au rap.
Le rock aussi avait cette volonté contestataire avant de s'empâter.
Le rap n'est pas à l'abri de ça. Je suis loin d'être le plus engagé, je veux juste garder l'image du porte-voix. Juste dire aux gens quand ça ne va pas. Au moment des émeutes, les journalistes sont venus nous interviewer. Mais c'était comme pour l'émission de M6 : on le savait, c'était annoncé. Je chante “C'est parce que des flics ont tué des mômes qu'il y avait des mômes dans les émeutes”. On a tué des enfants. Pas des jeunes, pas des racailles, des enfants. C'est logique que leurs potes pètent les plombs. On se fédère toujours dans la douleur et la violence, comme des ouvriers l'auraient fait. Quand il se passe quelque chose, j'en parle, je le glisse dans une interview. Et ces informations je les reçois de tout le monde, des Noirs, des Blancs, des Maghrébins qui sont sur le terrain. Je suis un relais.
”On décrit la même réalité, on dénonce les mêmes problèmes, titre après titre, album après album, au point que j'ai le sentiment que tout ça n'est qu'un éternel recommencement.” L'artiste responsable a-t-il le droit de baisser les bras ?
Le sentiment de lassitude revient souvent. A force de dénoncer ce qu'on va appeler le racisme sous-jacent, on a l'impression de devenir cliché. Je vais le dire, un collègue va le dire, NTM le disait à l'époque, et finalement rien ne change. On perdrait presque notre crédibilité à force de le répéter, mais pourtant il le faut. Personne ne te dira “Sale Noir” ou “Sale Arabe”. Par contre, face aux institutions, aux juges, à l'employeur, dans les salles de classe ou chez la conseillère d'orientation... Parfois je doute, je tente d'apporter mes mots, mon angle. On se répète, mais on n'a pas le droit de se taire.
Votre définition de la culture ?
La culture est le moyen de s'éveiller et d'échanger. Je suis persuadé que le progrès humain se fait au niveau des échanges, et ce tant au niveau personnel, familial qu'au niveau international. La culture, c'est l'éveil à travers l'échange des connaissances, de l'art, de la création. On devient moins cons, pour le dire vulgairement, quand on rencontre les gens. Quand je lis un bouquin, j'échange avec l'auteur, quand j'écoute un disque, j'échange avec le chanteur. A chaque fois qu'on veut coloniser les gens mentalement, on met des barrières au niveau de la culture. On commencera toujours par brûler des livres, censurer, enlever des livres des bibliothèques avant d'exécuter ou de torturer.
La culture rap est toujours considérée comme une sous-culture. Ca vous blesse ?
Le rap était underground à ses débuts, comme le punk ou la house. Depuis, le rap est devenue la première musique de la jeunesse française. Il suffit de voir les ventes de Diam's, Booba, Eminem ou 50 Cent. Médiatiquement pourtant, la représentation est infime. On nous bassine avec des artistes qui vendent trois fois moins de disques que nous... Le rap fait peur et reste pour beaucoup une musique anxiogène, qui met le doigt là où ça fait mal. Les médias ne font pas l'effort du rap, ils ne veulent pas s'engager, risquer des problèmes avec leurs annonceurs... Il y aura toujours du rap underground, mais je veux vraiment que le rap devienne populaire. Ils nous ferment les portes, mais on rentrera par la fenêtre... Dix ans qu'on dit que le rap meurt, dix ans que le rap fait les meilleures ventes.
Culture et Internet : danger ou avenir ?
Si on parle à ma maison de disques, c'est sûr qu'il vont répondre qu'Internet est un gros problème. Oui, le téléchargement est un problème. Mais il faut être honnête : les disques sont chers, beaucoup de gens ne peuvent pas en acheter. Internet reste pour moi une chance énorme. C'est devenu ma première source d'information - aussi parce que je suis un déçu de la télé. Je n'ai plus confiance en la presse, et j'aime trouver mes propres sources puis les recouper. C'est un moyen formidable de libérer culture et information. Il faut juste trouver un moyen de satisfaire tout le monde, et regarder aussi les fournisseurs d'accès, par exemple, s'en mettre plein les poches sur notre dos. Parce que je pense vraiment qu'Internet permet de faire connaître de nouveaux artistes en leur évitant de passer par les lourdes étapes habituelles.
Et si demain vous êtes ministre de la Culture ?
Je fais en sorte de faire plus le lien entre l'éducation et la culture. Les deux ministères sont distincts, mais le goût de se cultiver, de se renseigner, doit se cultiver dès le plus jeune âge. Le choix de se nourrir de ce dont on a envie vient trop tard. Non pas qu'il faille choisir son cursus plus tôt, mais se renseigner plus sur ce qu'ont envie de faire les enfants. Je me rappelle quand j'étais gosse, une fois, en musique, j'avais fait un rapprochement entre Nougaro et Armstrong. Ca m'avait passionné. Mais on était vite revenu à Beethoven qui, sans remettre en cause son talent, m'intéressait moins. Répondre aux attentes des enfants, c'est primordial. Comme leur parler du monde comme il est, et pas seulement du monde comme il était avant.